Généalogie.

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C’est parfois en me rappelant des ceux que j’aime, que je sais mieux  où je vais.

En cela, c’est important de connaître ses pères (et ses mères) à penser et à faire.

De bien identifier ce qui fait généalogie, dans son propre travail.

Pour moi, tout c’est construit par strates.

D’abord les peintres de mon enfance, avec leur dimension magique. D’abord ceux de la renaissance qui ornaient ma chambre de toute petite fille, avec l’idée que la représentation, l’image, rend le sujet ou Dieu parfaitement accessible.

 

Ensuite les peintres de mon adolescence, que j’ai appris ou compris en les copiant maladroitement. De Modigliani à Gauguin. Avec cette fascination pour la simplicité du trait, pour la couleur pure et l’écart toujours fort avec le réel. Puis est venu Miro, qui a chamboulé mon regard sur la sacro sainte peinture, et surtout la figuration qui d’un coup m’est apparue un peu désuète à côté de cette magie des signes. Miro avait pour moi une sorte de valeur ajouté, il était le poète des peintres. J’étais fasciné par sa capacité d’abstraction, son lien avec les forces de la nature et les toutes petites choses organiques comme un caillou ou un cheveu et tout cela sans hiérarchie. J’aimais aussi beaucoup l’art brut, Dubuffet, Chaissac, toujours pour ces mêmes raisons, cette accessibilité de travail, de geste et de propos.

Bien sur j’étais aussi fasciné par la magie de Vermeer, De la Tour ou une mature morte de Chardin, mais il y avait toujours, passé l’émotion, une distance due à la technicité du geste.

 

Puis j’ai un peu boudé la peinture, comme on boude ses parents à cet âge. Découvert des choses plus contemporaines.

Les artistes de l’Arte Povera, sans doute parce que leurs travaux étaient très éloignés de la technologie. Sans doute parce qu’il y avait une force évidente dans leurs matériaux mêmes, dans une langage très primal.

C’est aussi ce qui m’a touché dans le travail de Joseph Beuys, (le feutre, la graisse, le miel…) avec sans doute en plus, son rapport entre chaman et artiste, et aussi son discourt politique autour de l’art. Démystificateur, mais chaman !

Pour des raisons sans doute identiques je me suis aussi beaucoup tourné vers les land artistes, En particulier le travail de Wolfgang Laib,  pour son jeu très particulier avec la nature,  sans doute plus chorégraphiée, laissant une place beaucoup plus importante au geste, au corps (Comme Penone d’ailleurs). Mais aussi parce qu’il utilisait des matériaux issus de la nature (pollen...), mais aussi en provenance du corps comme le lait.

J’ai alors beaucoup cherché dans ces directions, du geste, du corps. Je me suis alors beaucoup intéressé aux happening, Gina Pane, Marina Abramovic, Marie-Ange Guilleminot, Orlan, Rebecca Horn… toutes cette génération d’artistes qui ont travaillé directement sur leur corps.

Souvent, j’étais plus intriguée et touchée par les travaux féminins. Je me reconnaissais d’avantage dans les propositions des artistes femmes. Je me suis tournée vers Louise Bourgeois, Annette Messager... Ce qui m’a particulièrement plus dans le travail de ces deux artistes, c’est leur rapport très fort au corps, mais aussi la multiplicité des supports et une prédilection toute particulière pour le langage du quotidien et les travaux féminins conduisant à une certaine modestie dans la définition même de l’art.

 

J’ai cherché aussi vers les photographes, Nan Goldin puis Sophie Calle dont le travail m’a particulièrement plu, car il faisait cohabiter l’image,  et le texte, l’objet, l’enquête, la fiction et l’autobiographie, et bien sur une dimension ludique qui m’a donné envie d’entrer dans son jeu. (Voir Correspondances)

 

Cette idée d’art hybride, de frontières qui éclatent m’a toujours beaucoup plus. Il y a dans cette liberté quelque chose qui me rassure infiniment. Sans doute parce que cela permet de sortir d’une forme de diktat, de question de métier, de savoir-faire qui a sans doute contraint bien des générations d’artistes.

 

J’ai  beaucoup exploré la piste du quotidien, comme terrain de recherche privilégié, et tout naturellement je me suis aussi intéressé aux cinémas documentaires, aux films d’Alain Cavalier tout particulièrement. Sa façon de traiter de l’intimité avec une très grande place aux objets comme un prolongement de soi, a été je crois déterminant dans mon propre travail.

Enfin, j’ai aussi beaucoup cherché et trouvé à travers ces artistes des résonances fortes sur la question du corps, qui a toujours été une de mes préoccupations majeures. J’ai cherché aussi du coté de la danse, à travers des chorégraphes comme Pina Bausch ou Mats Ek.

 

Mon travail porte donc  la trace de tout ceux là, et aussi de beaucoup d’autres encore que je n’ai pas nommé et qui sont si importants : Boltanski, Niels Udo, Christo, Calzolari, Barbara Kruger, Tony Cragg,  Pierrick Sorin pour son sens de la dérision …et encore tant et tant de choses glanées et oubliées chez de nombreux autres artistes.

 

De cette famille d’artiste, j’ai un peu exclu les artistes sans doutes plus cérébraux,  ou aussi plus tournés vers des technologies très avancées. Ceux dont parfois le travail fait preuve d’une forme de complexité soit dans le propos, soit dans le faire. J’ai une certaine aversion pour les raisonnements complexes, dans la vie, la lecture, dans les arts aussi. Curieusement, je reste très attaché à la trace du geste de l'artiste, à la dimension fortement humaine dans le faire.

Mais à l’inverse, je ne suis pas non plus convaincu par cette école de l’art modeste (Di Rosa), sans doute parce que ce label regroupe une majorité de choses qui ne me procurent aucune émotion.

 

C’est peut être la question de l’émotion qui se rapproche le plus de ma quête à travers l’aventure artistique. Une quête un peu souterraine. C’est en tout cas ce qui fait le plus souvent critère quand je regarde une chose nouvelle, du cinéma à la musique, c’est finalement ce que j’attends peut être avant tout. C’est une attente que je sais exigeante.

Comme c’est une chose très exigeante d’essayer construire un objet qui procure de l’émotion. Un objet qui contienne un minimum de poésie. Même si le geste est simple, c’est terriblement exigeant.

Il n’y a jamais de certitude, il n’y a que de la recherche, du tâtonnement, des questions, des doutes. En ce qui me concerne, je fais d’abord et je doute ensuite, souvent je défais, ou je refais autrement, mais je doute en faisant. Puis il y a toujours ce temps de repos, de relâche, d’examen de critique, active ou passive.

Il y a donc, dans ma façon de travailler, un désir de juste mesure entre un geste, un propos, un objet très simple, épuré, charnel, primal et une exigence rigoureuse qu’il soit animé.

Un intermédiaire entre une expérience libre de toute ambition, vierge de toute prétention et la volonté d’un résultat.

 

Je serais bien incapable de dire comment et grâce à laquelle de mes mères (ou pères ?) je suis par exemple arrivée aux vêtements. Je ne me suis jamais intéressé à la haute couture que je trouve beaucoup trop codifiée. J’ai une aversion forte pour ce qu’on appel la mode, ce qui m’a poussé très vite à faire mes propres vêtements. Probablement, ai-je donc trouvé un lien naturel, un prolongement évident (bien qu’inconscient peut être) entre mes propres habits de tous les jours et mes travaux plastiques. Bien heureusement on taille sa propre route avec son langage propre, qui s’affranchie aussi peu à peu des parents d’art.

Pourtant, sans ces rencontres, sans cette nourriture du travail des autres, le mien ne serait strictement rien.

 

Janvier 2011

 

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